L’éducation : Tais-toi ! Parle ! Tais-toi ! Parle !

J’ai appris à m’isoler et me taire. Enfant déjà introvertie, on m’a bien expliqué et j’ai bien intégré qu’il fallait : ne pas répondre, ne pas pleurer, ne pas faire de caprice, ne pas faire trop de bruit, ne pas parler des sujets d’adultes, me déplacer à pas de loup, ne pas interrompre, lever la main pour demander la parole, chanter dans ma tête, lire en silence, ne pas bavarder avec mes camarades, ne pas tricher (ou s’entraider, ça dépend comment on voit la chose).

Et puis un jour, comme si c’était normal, je suis rentrée dans le monde des adultes et on a attendu de moi que je fasse tout l’inverse de ce qui m’a été rabâché pendant des années : je devais m’exprimer, travailler en groupe et collaborer, donner mon avis quand on me le demande, savoir m’affirmer, m’imposer, convaincre, parler en public (dans mes grandes années devant jusqu’à deux cent personnes)

Eh bien, devine quoi… le seul jour vraiment important où j’aurais dû être capable de m’exprimer, de dire non, c’est le jour où je me suis tu et ça m’a tué à petit feu. Il m’a fallu plus de dix ans pour accepter et pardonner. Et tout ça, parce que notre société est malade et nous avec.

La valeur du silence

Tu as sûrement déjà entendu l’adage : « Qui ne dit mot consent » ou en anglais « Silence is approval ». Et c’est de là que vient tout le problème. Parce que le silence n’a jamais été et ne sera jamais un consentement.

Les minorités sont silencieuses face aux majorités oppressantes, cela ne veut pas dire qu’elles sont ok de se faire discriminer pour toutes les raisons du monde. Les femmes sont silencieuses face aux dictats patriarcaux et à la violence masculine, cela ne veut pas dire qu’elles sont ok avec leur condition de soumission. Les enfants sont silencieux face à des parents abusifs, cela ne veut pas dire qu’ils sont ok d’être maltraités. Les animaux et la planète sont silencieux face à la machine humaine capitaliste, cela ne veut pas dire qu’ils sont ok de se faire massacrer, piller, exploiter pour le plaisir et le profit de quelques-uns.

On garde le silence parce qu’on a peur, parce qu’on n’ose pas, parce qu’on n’a pas de voix, parce qu’on n’a pas les mots, parce qu’on n’a personne pour écouter ou peut-être même parce qu’on s’en fout mais jamais, JAMAIS parce qu’on est d’accord.

Quand on est d’accord, on le dit, on le clame, on est fier et on essaie de convaincre celui qui se tait ou dit le contraire.

Ce concept de l’approbation par le silence a été imposé par ceux qui ont le pouvoir (des armes, des institutions, de la hiérarchie, de l’argent) pour écraser les plus petits et justifier leurs actes par l’ignorance : vous n’étiez pas d’accord, vous ne l’avez pas dit donc on l’a fait.

Mais est-ce que c’est bien raisonnable ? Le fort a le pouvoir de la parole et le faible a celui du silence. Le fort a le pouvoir de l’action, des moyens, de la visibilité et le faible celui de la non-action, du nombre, de l’invisibilité. Alors c’est bien connu, le vainqueur écrit l’histoire : les forts ont la voie libre et imposent leur façon de faire, leurs codes.

On le voit bien dans notre chère « démocratie » qui ne tient compte ni des votes blancs, ni des abstentions. En 2017, 4 millions de bulletins blancs ou nuls et 12 millions d’abstentionnistes complètement niés, oubliés, occultés pendant que notre président se gargarise d’avoir remporté 66% des suffrages, la majorité absolue nous dit-on… qui ne sont en fait que 43.63% du corps électoral français[1] (donc moins de 50% des seuls inscrits sur les listes). Alors si on ramène ce résultat à la totalité de la population vivant sur les territoires français (incluant tous et toutes de tout âge, de tout statut), c’est un petit monarque élu par une minorité qui se dit représenter une nation. Je ris ! jaune bien sûr…

Et le pire dans tout ça, c’est qu’on va dire que c’est la faute de ceux qui se taisent parce qu’ils ne s’expriment pas. L’absent a toujours tort, le muet aussi. Mais qui se pose la question de savoir pourquoi il se tait ? Bien sûr : la femme violée n’avait qu’à le dire, l’enfant battu n’avait qu’à le dire, l’homme noir traité de singe n’avait qu’à le dire, les marginaux qui ne se reconnaissent pas dans la société telle qu’on l’impose n’avaient qu’à le dire. Dire quoi à qui ? Qui les écoute ? Comment ? Quelle place leur donne-t-on pour s’exprimer ? La plupart du temps, ils rencontrent le doute, le questionnement, le jugement, le scepticisme, la culpabilisation, ou pire, la complaisance. Ça, c’est pour nos latitudes où la liberté est encore une valeur que nous avons le droit de revendiquer. Quand on a eu moins de chance, dire c’est se faire emprisonner, lapider, tuer. Et parfois, dire n’est pas nécessaire, la différence suffit. Mais cela est un autre sujet.

Y a-t-il une solution ?

  • Apprendre à Ecouter

L’écoute est un art. Cela demande de la présence, de l’ouverture et de la réceptivité. On a l’habitude de faire, d’étiqueter, de critiquer et lorsque l’on fait tout ça, il est peu probable que l’on entende / comprenne réellement ce que l’autre (ou nous-même) a à nous dire.

Pour écouter l’autre, il faut savoir s’écouter soi : ses besoins, ses envies, ses émotions, ses douleurs, ses joies, ses silences. Même lorsqu’il s’agit de choses aussi triviales que le besoin d’aller faire pipi, combien d’entre nous s’autorise à y répondre au moment où il se manifeste, parce qu’on est trop occupé, trop absorbé dans une tâche…

Imagine une conversation et tu as peur de l’interrompre, de dire pause, est-ce que tu penses vraiment que tu écoutes l’autre ? Non, tu penses à ta vessie sur le point d’exploser et tu as hâte que l’autre te lâche.

En posant l’intention de s’écouter et d’écouter l’autre réellement, en accueillant sans jugement, il est plus facile de se comprendre. Si l’on est attentif alors on perçoit les 90% non-verbaux qui constituent donc le principal de l’échange. La parole, on l’oublie souvent, ne représente que 10% du langage. Un sourire, un regard, une grimace, des doigts qui se tortillent, la position des bras, des épaules, etc… à travers tous ces signaux subtils, nos interlocuteurs et nous-mêmes transmettons des messages et ce, sans le filtre du mental. Et toi-aussi tu le dis, un regard qui fuit ou un regard franc en dit plus que mille mots. On écoute réellement avec tout son corps et toute sa conscience, pas seulement vaguement avec ses oreilles.

Des techniques pour l’écoute, il y en a plein : méditer, se taire, reformuler ce que l’autre dit avec les mêmes mots, dormir quand on en a besoin, suivre les cycles naturels de son corps… Commence par ce que tu veux, écouter c’est tellement large que tu apprendras toute ta vie à le faire à différents niveaux.

« L’art de l’écoute » de Mark Nepo

  • Apprendre à Dire non

Là aussi, un important travail sur soi est nécessaire. Car dire non ne fait pas partie des outils que l’on pense utile pour être aimé. Et ce n’est pas tout à fait vrai. Dire non, c’est s’aimer soi. Certains pourraient opposer que c’est plutôt égoïste. Je pense que l’égoïsme c’est attendre des autres qu’ils répondent à nos besoins avant les leurs. Et donc, c’est égoïste de demander aux autres de nous aimer avant eux-mêmes.

Ainsi, dire non, c’est une manière de s’affirmer, de respecter ses limites, de poser ses règles. Et il y a des manières de dire non, pour être entendu. A chaque situation et à chaque public, le ton et l’attitude impose l’entente du non. En tant que parent, on l’expérimente joyeusement grâce aux enfants. Sans conviction, un non vaut un oui ou mieux, un encouragement.

En ce moment, je lis « Comment faire tomber un dictateur » de Srdja Popovic

  • Apprendre à Communiquer

Entre ce que je veux dire, ce que je pense dire, ce que je dis, ce que tu entends, ce que tu penses comprendre et ce que tu comprends, autant dire que l’on est séparé par un long téléphone arabe intérieur juste à deux. Alors imagine en groupe…

« Les mots sont des fenêtres (ou bien des murs) » de Marshall B. Rosenberg

 

Bref, pour moi c’est un apprentissage lent et fastidieux parce que ce ne me paraît pas très naturel ou en tout cas, pas dans ma nature. Depuis que je suis enfant, j’apprends ce que je peux dire et ne pas dire, comment le dire et à qui dans quelle circonstance, comme lorsque j’apprenais les leçons qui me saoulaient à l’école. La plupart du temps, j’ai l’impression d’être une extra-terrestre essayant de comprendre les mœurs d’une civilisation lointaine. On me dit souvent que je parle trash… je réponds que j’ai tendance à dire ce que je pense comme je le pense. Peut-être qu’ils ont manqué une étape à la conception, oublier de cocher la case « diplomatie ».

Mais il paraît qu’il y a là aussi plein d’outils pour se perfectionner. Je m’intéresse à la communication non-violente.

  • Apprendre à (se) Respecter

Respecter, c’est avoir de la considération envers quelqu’un et pour soi-même, si la forme est réfléchie. Et considérer, c’est examiner attentivement, tenir pour et prendre en compte. Et j’adore la racine latine : de cum et sideris, contempler les étoiles. Car c’est cela (se) respecter, avoir un regard d’admiration sur l’astre sacré qui brille en chacun de nous et le traiter avec égards.

Cela s’apprend tôt ou tard, car il n’est jamais trop tard pour commencer. C’est si simple. Voir la beauté d’une fleur, et se retenir de la cueillir, la laisser là vivre. S’asseoir sur un banc, et respirer l’air frais, savoir profiter de ce temps que l’on prend pour soi. Laisser passer un piéton, et lui sourire, offrir un peu de son temps pour l’autre. Dire bonjour à la voisine, et l’écouter nous parler de ce dont elle a envie, apprécier une conversation de trois minutes sur un trottoir. Demander à l’autre comment il se sent, et savoir se taire pour entendre la réponse, accueillir sa réalité avec empathie.

On fait de son mieux et on fait attention à soi et à l’autre, à ce que l’on veut dire et à ce qu’il / elle veut nous dire.

Ce n’est pas une marque de force que d’imposer sa volonté sans prendre en considération le silence et attendre un consentement, c’est un abus.

Le silence n’est pas un consentement. Si on apprend à l’écouter, il porte en lui un message bien plus important qu’on ne le pense. D’ailleurs, toutes les philosophies orientales nous invitent à le trouver en soi. Et si on peut le trouver pour soi, on peut écouter celui de l’autre. Et peut-être comprendre pourquoi il ne dit pas oui. Si on se donne cette peine, on crée un monde plus juste, plus tolérant, plus vivant. Il n’y a que le OUI qui compte.

#Listen2silence #silenceisNOTapproval

La Green Mandarine Letter

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